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Dans
les dernières heures de cette nuit glaciale de 1943, l'immense gare de Laroche-Migennes
est plus sinistre que jamais. Les trains inlassablement succèdent aux trains.
Voyageurs, cheminots, soldats allemands, se déplacent comme des spectres, dans
une pâle lueur fantomatique. Les rares lumières ne trouent l'obscurité et la
fumée que de loin en loin, et elles sont masquées. Les volets sont clos, les
vitres teintées de bleu. Le dépôt et les trois cents locomotives, le triage,
la gare, doivent rester invisibles à d'éventuels bombardiers de nuit. Toute la
vie semble s'être condensée, réfugiée, entre les quatre murs du buffet de la
gare. Dans
une atmosphère enfumée, toutes les chaises, toutes les tables sont occupées ;
lés clients sont au coude à coude au long du bar. On pourrait s'attendre à
une atmosphère animée, chaleureuse ; et pourtant l'ambiance est sinistre, les
conversations étouffées. Accoudés
au bar, trois soldats allemands tuent le temps en fumant et en buvant ; ils sont
manifestement fatigués ; les bottes ternes, l'uniforme négligé, ils n'échangent
que de rares paroles, d'une voix sourde. Leurs trois fusils sont négligemment
appuyés debout contre le bar, crosse sur le dallage. De temps à autre, une
botte ou un genou heurte un fusil, qui s'incline lentement; d'un geste sec du
genou ou de la main, le soldat replace le fusil verticalement. Parfois une main
glisse le long du comptoir et vérifie que l'arme est bien là. Les minutes s'écoulent
interminablement. De brefs regards chargés de haine se posent sur les bottes,
sur les fusils, et se détournent aussitôt. Parmi les cheminots de la nuit, il
en est un pourtant qui observe avec une obsédante fixité. Il a la tête carrée
d'un ouvrier ; c'est un charpentier du chemin de fer, et il s’appelle Louis
Riglet. Longtemps,
très longtemps, il contemple les fusils. Et soudain il se décide. D'un air
las, sans un mot, il écarte sa chaise, se lève, et tranquillement se dirige
vers la sortie. Il passe près du bar à pas lents et, sous le regard médusé
de ses compagnons, il cueille au passage un fusil. Toujours sans se presser, il
glisse l'arme dans sa vieille capote entrouverte, pousse la porte et disparaît
dans la nuit. Un
bref silence s'abat sur le buffet de la gare, puis très vite reprennent
quelques conversations enfiévrées. Au bar, les Allemands allument une dernière
cigarette ; machinalement, l'un d'eux cherche son fusil, tâtonne, trouve
le fusil. Dans la salle, nul n'ose plus bouger, le temps semble s'être arrêté
; chacun attend et redoute le drame qu'on sait inévitable et imminent. C'est
alors que, brutalement, l'assistance se glace, comme pétrifiée : d'un coup sec
la porte vient de s'ouvrir et, dans son encadrement, apparaissent la silhouette
massive et la grosse tête souriante de Louis Riglet ! Cinquante paires d'yeux
le scrutent médusé, interloqués. Au bar, les clients se sont retournés vers
la porte ; les trois Allemands eux aussi dévisagent Louis Riglet.
Celui-ci parcourt la salle du regard, esquisse lui bref salut et, de sa démarche
nonchalante, il va s'asseoir le plus naturellement à la table qu'il a quittée
trois minutes plus tôt. Dans
le buffet, l'atmosphère s'est métamorphosée ; les conversations reprennent,
très vite. Les gens ont toujours peur mais ce n'est plus la même angoisse ;
l'inquiétude est maintenant teintée de curiosité, et même d'impatience. C'est
alors que l'Allemand, que cinquante paires d'yeux épient, glisse enfin sa main
sous le comptoir. Cinquante regards suivent la main qui erre, tâtonne ; puis
voient le soldat se reculer, et découvrir que son fusil n'est plus là !
Lorsque l'Allemand, stupéfait et soudain désespéré, se retourne vers la
salle, il reçoit le choc de ces cinquante visages silencieux, qui le dévisagent
avec une extraordinaire curiosité. Il en est un, évidemment, qui savoure tout
particulièrement ce spectacle ! Pendant
que le soldat volé cherche partout, complètement hagard, l'un de ses
compagnons enfonce nerveusement son chargeur dans son fusil qu'il braque sur
l'assistance ; l'autre se précipite vers la porte en hurlant. Des bottes qui
galopent, des ordres affolés, la gare bouclée, cheminots et voyageurs
interpellés, les Allemands envahissent le buffet, crient, fouillent les gens et
les moindres recoins. En vain. Et pendant ce temps-là, indifférent à ce remue-ménage, tranquillement allongé sous une banale vieille planche, le troisième fusil attend sagement le moment de rejoindre le maquis ... Texte tiré de l’ouvrage d’André Ségaud « Chroniques des pays de l’Yonne » Editions de l’Yonne Républicaine. 2000
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